IKEA : Ingvar Kamprad, génie ou gourou ?

Ingvar Kamprad, génie ou gourou ?
L’empire d’Almhult vous veut du bien
8 juin 2006
La multinationale suédoise est omniprésente. En voulant enquêter sur cette réussite spectaculaire, «The Guardian» a découvert une entreprise opaque, dirigée comme une secte par Ingvar Kamprad, un gourou de 78 ans.
Le célèbre meuble conditionné en paquet plat a été inventé par hasard. Tout a commencé en 1956 à Almhult, un petit village enneigé et isolé de la province du Småland, dans le sud de la Suède. L'homme qui est à l'origine de cette invention géniale _ ou diabolique _ s'appelle Gillis Lundgren. Ce jeune dessinateur venait d'être embauché par un marchand de meubles du coin. Au vu des best-sellers qu'il allait ensuite réaliser, on lui doit les bibliothèques Billy et le canapé Klippan, l'événement peut sembler mineur.
Ce jour-là, pourtant, lorsque son collègue et lui se rendent compte que l'énorme table de bois qu'ils doivent livrer n'entrera jamais dans le coffre de leur voiture, Gillis Lundgren prononce cette phrase qui bouleversera notre culture contemporaine : «Bon, allez, on enlève les pieds et on les range en dessous !» Non seulement la table entre dans le coffre de la voiture, mais les paquets plats, élevés au rang de philosophie cosmogonique, commencent à faire des miracles.
Fini les colis volumineux et les énormes coûts de transport rien que pour expédier un produit de l'usine au magasin. Terminé aussi, pour le fabricant de meubles, l'onéreuse et fastidieuse opération d'assemblage : ce travail reviendra désormais au client. En fait, c'est l'avènement du paquet plat qui fera de l'employeur de Lundgren, Ingvar Kamprad, l'homme le plus riche du monde.
Cinquante ans plus tard, les magasins Ikea, installés dans 31 pays «et territoires» autour du monde, pèseront la bagatelle de € 11,3 milliards de chiffre d'affaires par an. Grâce aux économies réalisées par les paquets plats, le prix des meubles s'effondra, et ces derniers, autrefois transmis de génération en génération avec une charge émotionnelle s'alourdissant au fil des ans, devinrent des objets quasi jetables.
Révolution suédoise
Au printemps, la route principale qui mène à Almhult traverse des champs encore couverts de neige sous un soleil vivifiant. Sur le bord de la route, les tas de bois sont rangés avec une minutie toute suédoise. C'est là, dans un complexe de bâtiments anonymes aux abords d'une voie ferrée, que se trouve le siège de l'empire Ikea.
A partir de cet environnement sans éclat, depuis plus de 60 ans, Ikea a peu à peu reserré son emprise sur l'Europe, l'Amérique du Nord, l'Australie et maintenant la Russie et la Chine. Simple magasin provincial au départ, l'entreprise gère désormais 203 grandes surfaces et emploie 76.000 personnes dans le monde.
Constater qu'Ikea a bouleversé la vie quotidienne d'une grande partie de l'humanité est devenu un lieu commun. Une banalité généralement accompagnée de remarques acerbes sur son service après-vente, les insupportables bouchons à l'entrée des magasins et les instructions de montage notoirement absconses… Entre Ikea et nous, c'est l'amour vache : on ne peut ni s'en passer ni s'empêcher de s'en moquer. Comme si Ikea était bien plus qu'un supermarché du meuble : une entité capable de susciter en nous des émotions aussi fortes et irrationnelles qu'une équipe de foot, une religion ou la politique du gouvernement.
L'expansion d'Ikea donne le vertige. L'année dernière, l'entreprise d'Almhult a accueilli 75 millions de visiteurs dans le monde entier. Selon une étude réalisée au Royaume-Uni, certains dimanches, il y a deux fois plus de monde dans les magasins de la marque jaune et bleue qu'à la messe. Au total, les magasins Ikea occupent une surface au sol de près de 4 millions de m². Et encore, ces chiffres ne prennent en compte que les espaces de vente, excluant les 10 millions de m³ d'entrepôts que possède l'entreprise.
Ikea a façonné sa domination avec un zèle et un esprit missionnaires. En 1976, Ingvar Kamprad résumait sa vision du monde dans un manifeste au style hyperbolique, Le Testament d'un marchand de meubles. Il y développait le «concept sacré» d'Ikea et, tel un nouveau prophète, y livrait sa définition du salut. Il est, écrivait-il, «de notre devoir de croître… Ayons pitié de ceux qui n'ont pas la capacité ou la volonté de nous rejoindre… Ce que nous voulons faire, nous pouvons le faire et nous le ferons ensemble. Un avenir glorieux nous attend !»
De fait, à peine arrivé à Almhult, un léger malaise vous saisit et vous ne pouvez vous empêcher de penser qu'Ikea est bien plus qu'une entreprise capitaliste particulièrement florissante. D'une certaine manière, travailler pour Ikea équivaut à entrer dans une secte qui vouerait un culte au pin massif.
Secte ou religion ?
«Lorsque j'ai été engagé chez Ikea, j'ai eu le sentiment de me réaliser, explique, l'œil brillant, Peter Keerberg, le chef de l'atelier graphique qui réalise le catalogue de la marque. Notre ambition est de rendre la vie meilleure au plus grand nombre de gens possible.» Ce qui n'est pas plus rassurant que ça. L'année dernière, plus de 130 millions d'exemplaires du catalogue Ikea ont été imprimés et distribués, une diffusion légèrement supérieure à celle de la Bible. Le catalogue contient la promesse envoûtante de transformer votre capharnaüm personnel en un havre de paix immaculé à la suédoise. Il suffit simplement d'ajouter une table Ingo ici, un tabouret Oddvar là, et peut-être un fauteuil Klackbo près de la cheminée, juste à côté des deux adorables blondinets chaussés de bottes fourrées qui jouent aux dames.
C'est un leurre. Il suffit d'entrer dans les studios du catalogue, à Almhult, pour s'en apercevoir immédiatement. Dans cet espace gigantesque, semblable à un plateau de cinéma, une quarantaine de techniciens s'activent à monter des faux plafonds et des cloisons, ou peignent, derrière de fausses fenêtres, des paysages de collines enneigées. Karin Lundberg, l'une des conceptrices du catalogue, arpente les studios à la recherche des designers. «La cuisine doit respirer la joie de vivre !», assène-t-elle sans sourire. C'est à ce moment que s'impose l'évidence : comment ne pas être séduit par un meuble Ikea quand toute la pièce où on le découvre a été imaginée dans le seul but de le mettre en valeur ?
Si Ikea vous demande de monter vous-même les meubles, c'est aussi parce que cela fait partie de votre édification morale. Impossible de se meubler ici en gardant les mains dans les poches. «Ikea dispose de techniques subtiles pour vous convertir, décrit Joe Kerr, chef de département au Royal College of Art (Londres). Observez les techniques policières d'interrogatoire : l'une des manières de briser la volonté d'une personne est de lui faire utiliser votre propre langage. Ainsi, quand vous entrez dans un magasin et que vous demandez un Egg McMuffin (McDonald's), un grande latte (Starbucks, la chaîne américaine de café) ou un meuble Ikea avec son nom ridicule, vous êtes déjà à leur merci.»
«Nous appliquons une méthode, précise Maria Vinka, designer d'Ikea. Les salles de bains reçoivent des noms de lacs norvégiens, les cuisines des prénoms de garçon, les chambres des prénoms de fille, les lits des noms de villes suédoises. Une employée à temps plein se charge de proposer de nouveaux noms, de vérifier qu'ils ne veulent rien dire d'horrible dans une langue étrangère. Ce n'est pas toujours infaillible, nous avons un lit dont le nom veut dire bon coup en allemand !»
Mythe fondateur
A l'instar d'une autre grande religion, Ikea a vu le jour dans une étable : un réduit de 2 m² qui servait à entreposer les bidons de lait. Aujourd'hui encore, le Småland est une terre stérile, rocailleuse et battue par les vents, qui fait naître, au cœur de ses habitants, une certaine débrouillardise et un sens aigu de l'économie, vertus qu'Ikea a largement diffusées.
Si Ingvar Kamprad a érigé le travail au rang de valeur morale, une autre obsession semble le hanter depuis sa jeunesse. Cette monomanie est flagrante dans le mythe fondateur de l'entreprise, une bizarre histoire que la plupart des employés d'Almhult sont capables de réciter par cœur et qui a dernièrement été reprise dans Readme, la lettre interne de l'entreprise. L'histoire se passe à Elmtaryd, la ferme du père de Kamprad, dans la paroisse d'Agunnaryd _ d'où le «e» et le «a» accolés aux initiales d'Ingvar Kamprad pour former le mot Ikea. Elle raconte comment le jeune Ingvar, de paresseux qu'il était, fit un jour le vœu de commencer une nouvelle vie, régla son réveil sur 5 h 40 et bricola la sonnerie pour ne plus jamais pouvoir la désactiver.
Lorsqu'Ingvar Kamprad écrivit son Testament d'un marchand de meubles, sa conception du monde était devenue plus précise. «On peut faire tellement de choses en 10 minutes, déclarait-il. Quand ces 10 minutes sont passées, elles ne reviennent plus jamais. Divisez votre vie en tranches de 10 minutes et tentez d'en gaspiller le moins possible dans des activités inutiles.» Cette morale du perfectionnement de soi imprègne tout le fonctionnement de l'entreprise.
Ingvar Kamprad a depuis longtemps délégué le contrôle d'Ikea, même si sa personnalité obsessionnelle et sa frugalité frisant la pingrerie ont fait des émules. Tout le monde sait que les cadres supérieurs voyagent en Europe sur des compagnies aériennes bon marché comme easyJet, et mettent un point d'honneur à descendre dans de petits hôtels bon marché.
OLIVER BURKEMAN, THE GUARDIAN
Article paru dans Courrier International n° 722 du 2 septembre 2004. Traduction : Courrier International. Adaptation : Trends-Tendances.
Publicité