Qui l'emportera de Carrefour ou de Perekriostok?

Par Alexandre Iourov, commentateur politique de RIA Novosti
Carrefour et "perekriostok". Pour les personnes bilingues français/russe ces deux termes ont la même signification. Ils veulent dire la même chose. Cependant, pour les Russes "Perekriostok" c'est encore une chaîne de supermarchés populaires tandis que pour les Français Carrefour, qui a entamé son activité sur leur sol, est la seconde plus grande chaîne mondiale. Il n'est pas exclu que dès l'année prochaine ces chaînes se retrouvent face à face en Russie et dans certains pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI).
Depuis plusieurs années le marché russe du commerce de détail connaît une expansion rapide. Depuis 2000, cette croissance n'a pas été inférieure à 40% en moyenne dans le seul secteur des hypermarchés et des supermarchés. Une progression qui se poursuivra au cours des prochaines années. Selon Lev Khassis, directeur exécutif de X5 retail, le plus gros détaillant opérant en Russie, durant le prochain quinquennat le commerce de détail tous secteurs confondus augmentera en moyenne d'au moins 14% l'an et de 16 à 32% dans celui des supermarchés et des hypermarchés. A propos, la société de Lev Khassis gère aujourd'hui la plus grande chaîne de commerce de détail en Russie, comprenant les supermarchés Perekriostok et Piaterotchka. D'ailleurs, le paradoxe de l'état actuel du marché russe du commerce de détail réside dans le fait que X5 retail - le leader actuel de la branche - n'en contrôle qu'un peu plus de 2%. Six autres pour cent le sont par ses trois plus proches concurrents. Par conséquent, dans sa plus grande partie le reste du commerce de détail n'est pas géré par des méthodes modernes.
Quoi qu'il en soit, en dépit des acquis et des perspectives du développement du commerce russe, les plus grands groupes mondiaux sont pratiquement absents du marché russe. L'allemand Metro est le seul des dix premiers groupes commerciaux mondiaux à être présent en Russie. Wal-Mart, Makro, Tesco ne sont pas encore là. Carrefour non plus, quoique l'apparition de cette société soit évoquée depuis pas mal de temps. A la fin des années 90, deux opportunités d'implantation à Moscou s'était présentées à Carrefour: pratiquement en plein centre de la capitale et dans un quartier périphérique de prestige. Cependant, la crise de 1998 avait fait réfléchir les hommes d'affaires français. Carrefour avait alors renoncé à s'introduire sur le marché russe. Néanmoins, deux ans plus tard on s'était remis à parler de la venue de cette société. Pourtant, s'il aurait été logique de voir les leaders du commerce international déployer leur activité en Russie, Carrefour n'a pas jugé bon de franchir le Rubicon. C'est vrai que maintenant l'arrivée de ce détaillant en Russie est évoquée avec toujours plus d'insistance. D'autant que Lev Khassis estime que le marché russe est le plus dynamique en Europe et que d'ici à cinq ans il sera le plus important du continent et le cinquième au monde. En d'autres termes, les acteurs du marché mondial du commerce de détail disposent encore de suffisamment de temps pour se faire une niche de choix en Russie.
Au mois de juillet dernier une délégation de cette société française s'est rendue dans plusieurs régions russes. Ses membres se sont entretenus avec les dirigeants locaux, ils ont mené des négociations avec les concurrents éventuels. Selon certaines informations, dans les régions de Tioumen (Sibérie occidentale) et de Rostov-sur-le-Don (sud de la Russie) les dirigeants de Carrefour se sont même rendus sur des terrains pour leurs supermarchés. C'est vrai que dans ces deux villes la société française devra faire face à la concurrence de compagnies déjà implantées sur le marché russe. A Rostov-sur-le-Don Carrefour cherche à supplanter le turc Ramstor bien ancré en Russie tandis qu'à Tioumen elle vise un lotissement convoité aussi par la chaîne Mosmart qui a pour partenaire en Russie l'allemand Rewe. Carrefour mène aussi des pourparlers très serrés à Moscou et à Saint-Pétersbourg.
Les grands détaillants mondiaux implantés en province se préparent probablement à prendre d'assaut la capitale, mais on sait que dans les mégalopoles les conditions d'implantation ne sont pas des plus propices. Par exemple, les meilleurs terrains ont déjà été acquis pour la construction d'entreprises commerciales.
Cependant, de l'avis de Chris Skidrrow, partenaire de la société Price WaterhouzeCoopers, les grands investisseurs étrangers ne se laisseront pas impressionner par les prix des terrains et les tarifs de location élevés pratiqués à Moscou. Pour lui, les problèmes de ce genre sont réglés dans le cadre de schémas d'affaires, ce qui signifie que les sociétés continueront d'ouvrir des entreprises commerciales, à condition, bien entendu, que le marché de détail en Russie conserve son attrait. C'est un fait que dans les années à venir le marché des hypermarchés restera approximativement au niveau actuel, mais par contre, celui des supermarchés et du discount pourrait connaître une brusque envolée. Les acteurs eux aussi se feront plus nombreux.
Il faut dire que présentement Carrefour n'est pas le seul à chercher à s'installer en Russie. On a appris qu'une équipe de la société Wal-Mart effectuait des sondages auprès de Lenta, la grande chaîne commerciale pétersbourgeoise. C'est vrai que personne encore n'évoque l'achat de ce détaillant russe par les Américains, quoique ceux-ci étudient déjà les spécificités du marché russe. Mais Carrefour lui non plus ne reste pas inactif. Depuis peu le Conseil de surveillance du groupe X5 retail est présidé par Hervé Defforey, le fils d'un des fondateurs de Carrefour. Selon lui, il y a quelques années la société gérée par son père prospectait d'autres marchés. Il pense que maintenant la Russie est en train de se transformer en marché très porteur.