Pouvoir d'achat : la polémique sur les chiffres

Pouvoir d'achat : la polémique sur les chiffres
LE MONDE | 13.11.06 | 17h00 • Mis à jour le 13.11.06 | 17h36
Les Français pensent que les prix s'envolent très au-delà de ce qu'expriment les chiffres officiels. Ils disent le constater quand ils font le plein, vont chez le garagiste, appellent un plombier, reçoivent leur facture de fioul ou encore lorsqu'ils paient au comptoir (à Paris) 1,10 euro un "petit noir" qui coûtait en 2000 un peu plus de 3 francs (46 centimes actuels). Récemment, le quotidien Le Parisien procédait à sa propre estimation sur trente produits de consommation courante. Selon lui, depuis 2001, le kilo de pommes avait augmenté de 93 %, le dentifrice de 84 %, le sandwich au bar de 49 %, les rasoirs jetables de 28 %, etc.
Les statisticiens de l'Insee, eux, notent au contraire l'évolution, très sage, de l'indice des prix à la consommation (IPC) : + 1,5 % de décembre 2004 à décembre 2005 - une des plus faibles inflations en trente-cinq ans - et 1,1 % d'octobre 2005 à octobre de cette année.
Le décalage, patent, entre les chiffres et la perception des ménages s'est indubitablement accru depuis le passage à l'euro, en 2002. Il nourrit une polémique récurrente sur l'évolution du pouvoir d'achat. Ségolène Royal s'en est fait l'écho. Lors de l'émission Question ouverte, le 15 juin, sur France 2, elle a assuré que la hausse de 1,1 % du pouvoir d'achat en 2005 ne correspondait pas à la "réalité", et s'est déclarée favorable à une réforme de l'indice des prix.
CROISSANCE "AU RALENTI"
Les syndicats s'inquiètent aussi de l'écart croissant entre le vécu quotidien et les statistiques. Ils devraient le redire à Matignon, lors de la conférence sur les revenus, à la mi-décembre. Dominique de Villepin a emprunté aux socialistes l'idée de ce rendez-vous gouvernement-syndicats-patronat, préparé par la remise, vendredi 17 novembre, d'un rapport sur "l'emploi et le pouvoir d'achat" du Conseil supérieur de l'emploi, des revenus et des coûts, présidé par Jacques Delors.
Des enquêtes mensuelles de conjoncture menées auprès des ménages, il ressort qu'un nombre croissant a effectivement l'impression, depuis 2002, d'une baisse de niveau de vie, alors que pour la comptabilité nationale, la croissance du pouvoir d'achat a perduré, bien qu'au "ralenti". Selon l'Insee, le revenu disponible brut des ménages - l'ensemble de leurs revenus net d'impôts et de cotisations - a progressé de 1 % en 2003, de 2,2 % en 2004, de 1,1 % en 2005. L'organisme public prévoit une croissance de 2,3 % cette année.
Des moyennes à manier avec précaution, avertit l'économiste Michel Didier (Rexecode). Car la population s'accroît d'environ 350 000 personnes par an (+ 0,6 %) et le nombre de ménages augmente encore plus vite, autour de 1 %, du fait des séparations et du vieillissement. Lorsque la croissance tombe au voisinage de 1 % - comme en 2003 et en 2005 -, le pouvoir d'achat moyen stagne.
Car alors, les ménages ne sont pas seulement plus nombreux à se partager un "gâteau" qui augmente peu ; leurs budgets sont aussi de plus en plus contraints par des dépenses (logement, chauffage, téléphonie, assurances...) qu'ils doivent régler avant de faire face au tout-venant. Ces frais contraints représentent un peu plus du quart de leur revenu disponible brut, selon le Conseil national de l'information statistique, et 39 %, selon le BIPE.
Cet institut de prévisions a mis au point son propre indicateur du pouvoir d'achat : il mesure son évolution une fois payées ces charges incompressibles et tient compte de l'évolution du nombre et de la structure des ménages. Ainsi défini, le pouvoir d'achat "effectif" du consommateur n'augmenterait que de 0,5 % cette année après avoir baissé de 0,7 % en 2005.
LE POIDS DE L'IMMOBILIER
La manière dont l'Insee calcule l'inflation peut aussi être source de confusions : l'IPC n'est ni un indice de dépense ni un indice du coût de la vie. Il mesure l'évolution des prix de biens et de services à qualité constante. Divers éléments en sont exclus : par exemple l'achat de logement, considéré comme de l'investissement.
Pour calculer son indice, l'Insee s'appuie sur plus de 160 000 relevés de prix mensuels et sur 40 000 tarifs collectés directement auprès de grandes entreprises. L'institut constitue un "panier" représentatif de la consommation des ménages, qui tient compte de la taille des agglomérations et de leur répartition sur le territoire, du type de point de vente (marché, magasin traditionnel, grande surface, etc.) et de produit. L'échantillon est renouvelé chaque année. La qualité du travail conduit par les enquêteurs de l'Insee est reconnue.
L'IPC, toutefois, ne mesure pas l'impact sur les dépenses de l'évolution des comportements des ménages qui ont tendance, ou sont parfois contraints, à monter en gamme. Les associations de consommateurs, l'INC-60 millions de consommateurs en tête, estiment généralement qu'il mesure mal les dépenses de logement et sous-estime probablement le poids des loyers.
De plus, chaque catégorie de la population (ouvriers-employés-cadres, jeunes-vieux, actifs-retraités, etc.) a une manière de consommer qui lui est propre : "Le loyer absorbe une part plus importante du budget des jeunes ménages, les dépenses de santé pèsent plus lourd sur les personnes âgées, les personnes seules consomment proportionnellement davantage de services domestiques et d'électricité", souligne l'Insee dans l'édition 2006 de France, portrait social.
Pour appréhender plus finement ces différences, l'institut a calculé des indices des prix dits "catégoriels", qui sont fonction du niveau de vie, de la composition du ménage, de la catégorie socioprofessionelle de la personne de référence, de sa tranche d'âge et de sa zone de résidence. Ils montrent, entre autres, que la consommation de tabac est trois fois plus importante dans les budgets des ménages les plus modestes que dans ceux des plus aisés, et que le prix du panier rural augmente un peu plus vite que celui du panier parisien, car il contient davantage de carburant.
La controverse récurrente sur l'évolution du pouvoir d'achat aura donc eu au moins une vertu : contraindre l'Insee à un peu plus de pédagogie. En attendant, peut-être, que le Conseil d'analyse économique, saisi en octobre par M. de Villepin, ne lui suggère d'autres améliorations.